Le secteur minier de la République centrafricaine (RCA) entre dans une nouvelle phase, mais son évolution reste incertaine. Un code minier révisé, la levée de l’embargo du Processus de Kimberley sur les diamants de conflit et un secteur aurifère en pleine expansion pourraient créer de nouvelles opportunités d’investissement et de recettes publiques. Dans le même temps, la suspension de la RCA de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) a mis en évidence des lacunes en matière de participation de la société civile, de publication des contrats et de transparence sur la propriété effective. Les préoccupations persistantes concernant les conflits, la mainmise des élites et les acteurs économiques liés au mercenariat soulèvent de nouvelles questions quant au contrôle et à l’identité de ceux qui tirent profit des richesses minérales du pays. Ensemble, ces évolutions soulignent la nécessité d’une plus grande transparence. Afin de contribuer à combler cette lacune, IPIS a lancé ce tableau de bord interactif qui présente sous forme visuelle les permis miniers officiellement publiés et rassemble des informations contextuelles sur les titulaires de permis, les entreprises et leurs représentants, ainsi que leurs liens éventuels avec des pays et des acteurs étrangers.

En août 2024, après près de quatre ans de discussions et avec le soutien de la Banque mondiale, la RCA a adopté un nouveau code minier. Cette réforme a été présentée comme un effort visant à réduire l’économie informelle, à attirer les investissements, à augmenter les recettes publiques et à améliorer la transparence dans le secteur. À peine trois mois plus tard, en novembre 2024, la RCA a été suspendue par l’ITIE, à la suite d’une validation qui a mis en évidence des violations du protocole de l’ITIE relatif à la société civile ainsi que des lacunes dans la divulgation des contrats et des bénéficiaires effectifs.
La même semaine, le Processus de Kimberley (KP) a levé son embargo sur les diamants de la RCA, invoquant une amélioration des conditions. Cet embargo avait été instauré lors du déclenchement de la guerre civile en 2013, puis partiellement levé en 2015 pour les zones conformes situées à l’ouest du pays. Sa levée totale en 2024 a permis à la RCA de retrouver son statut de participant à part entière au commerce mondial des diamants.
Ces évolutions suscitent à la fois des espoirs et des inquiétudes. Elles pourraient ouvrir la voie à davantage d’investissements formels et à une augmentation des recettes de l’État, mais elles soulèvent également des questions concernant la surveillance, la redevabilité et les bénéficiaires de la reprise de l’activité minière.
Minerais, conflits et pouvoir politique
Les diamants ont longtemps dominé l’économie minière de la RCA, mais l’or a pris une importance croissante ces dernières années. Cette évolution s’explique par une ruée vers l’or artisanal, l’expansion de l’exploitation minière semi-mécanisée – impliquant souvent des opérateurs chinois – et le développement de la première exploitation aurifère à grande échelle du pays à Ndassima par Midas Ressources, qui serait liée au réseau commercial du groupe de mercenaires russe Wagner. Les données disponibles indiquent que la production d’or de la RCA a fortement augmenté, passant d’un peu moins d’une tonne en 2021 à plus de 7 tonnes d’ici 2025, même si ces chiffres sont encore considérés comme sous-estimant la production réelle du pays.
En RCA, les ressources minérales sont depuis longtemps étroitement liées aux conflits, à la criminalité, à la corruption et au pouvoir politique. S’appuyant sur l’héritage de l’exploitation coloniale, les gouvernements successifs ont utilisé le secteur minier pour consolider leur influence, récompenser les réseaux clientélistes et concentrer la richesse. Cela a alimenté la frustration d’une population appauvrie et créé un terrain fertile pour la rébellion. Les groupes armés, quant à eux, ont utilisé l’exploitation minière et le commerce des minerais pour financer leurs activités.
Les richesses minérales du pays n’ont donc pas permis un développement généralisé. La RCA reste l’un des pays les plus pauvres du monde, se classant au 191e rang de l’indice de développement humain. L’insécurité alimentaire reste également très grave, la violence et les déplacements de population perturbant l’agriculture et les moyens de subsistance.
Depuis 2021, les forces gouvernementales, soutenues par des mercenaires de Wagner et des forces bilatérales rwandaises, ont repris le contrôle de vastes portions du pays pour la première fois depuis plus d’une décennie. Cette campagne de contre-insurrection a eu un coût élevé pour les civils, avec de nombreux rapports faisant état de violations des droits de l’humains, en particulier de la part des forces de Wagner. Les groupes rebelles, repoussés vers les zones frontalières, sont passés d’un contrôle territorial étendu sur les sites miniers à des attaques éclair, au banditisme et au pillage. Les principaux pôles miniers du pays continuent d’être le théâtre de violences touchant les mineurs artisanaux, tandis que les opérateurs étrangers, souvent chinois, ont été la cible d’attaques et d’enlèvements.
Suivre le regain d’intérêt pour le secteur minier à travers les données publiques sur les permis
Le rétablissement du contrôle de l’État sur plusieurs zones minières a renforcé la confiance du gouvernement dans ce secteur et semble coïncider avec un intérêt croissant des investisseurs. Dans le cadre des efforts de transparence liés à la mise en œuvre de l’ITIE, le secrétariat national de l’ITIE en RCA a publié une série de contrats miniers et de documents connexes, comprenant notamment des informations sur les coordonnées des permis, les entreprises et leurs représentants.
IPIS a examiné manuellement ces documents et structuré les informations en un jeu de données. Les documents disponibles font état de plus de 50 nouvelles licences industrielles délivrées pour la seule année 2025, notamment des permis d’exploration, des permis industriels à petite échelle et des licences minières à grande échelle. Les informations accessibles au public pour 2026 restent limitées, bien que les enregistrements vidéo disponibles des réunions du Conseil des ministres indiquent que de nouveaux permis continuent d’être délivrés.
Les données montrent également un intérêt croissant pour les minerais critiques et stratégiques de la RCA. Depuis 2021, une vingtaine de permis d’exploration à grande échelle ont été délivrés pour des minerais tels que le lithium, le cobalt, le nickel, le cuivre et l’uranium.
Le tableau de bord interactif d’IPIS permet d’explorer plus facilement ces informations. Cet outil permet aux utilisateurs de visualiser les permis d’exploitation minière, de les filtrer selon des caractéristiques clés et d’accéder à des informations contextuelles sur les titulaires de permis, leurs représentants et les éventuels liens avec d’autres pays. Ces informations s’appuient sur des documents officiels et sont complétées par des recherches issues de sources ouvertes, notamment des rapports de l’ONU, d’entreprises, de la société civile et des médias.
Ce que révèlent les données sur les permis, et ce qui reste occulte
Le tableau de bord met en évidence un ensemble diversifié d’entreprises et de titulaires de permis. La plupart sont des entités peu connues, sur lesquelles peu d’informations sont accessibles au public. Les recherches d’IPIS ont permis d’identifier des liens avec un large éventail de pays, notamment la Chine, la Russie, le Rwanda, les Émirats arabes unis et plusieurs pays européens et africains, par le biais de l’enregistrement des sociétés, des structures de propriété, des représentants ou des sociétés liées.
Cependant, les informations disponibles restent souvent incomplètes. Dans de nombreux cas, il est difficile d’identifier les bénéficiaires effectifs ou de déterminer si les entreprises sont opérationnelles, spéculatives ou inactives. Ces lacunes sont particulièrement préoccupantes dans un secteur marqué par des signalements persistants de criminalité et de corruption. Le commerce de l’or en RCA, en particulier, a évolué vers un système hybride dans lequel les circuits officiels et les réseaux parallèles se chevauchent souvent. Cela soulève d’importantes questions concernant les recettes publiques, la surveillance et la répartition des bénéfices.
CAR Geoscience Developments : un exemple illustrant la complexité des liens entre les entreprises
En 2023, la société peu connue CAR Geoscience Developments (CGD) s’est vu attribuer cinq vastes titres d’exploration préliminaire pour « toutes les substances minérales », couvrant au total 130 000 km² – une superficie comparable à celle de la Grèce et plus de quatre fois celle de la Belgique.
Les sites web de la société et les documents officiels décrivent CGD comme étant représentée par Lee John Cole et détenue conjointement par le gouvernement de la RCA et Ecumene, par l’intermédiaire de la société CAR Development Partners. Le nom exact de l’entité Ecumene varie selon les sources, certaines faisant référence à Ecumene PLC, d’autres à Ecumene Impact Mining et d’autres encore à Ecumene Critical Minerals.
Les registres du Companies House britannique indiquent que CGD a été constituée au Royaume-Uni en 2002 sous le nom de Reemax Technical, rebaptisée peu après Kingston Scientific Partnership, puis CAR Geoscience Developments en décembre 2023. La société exerçait des « activités de soutien à d’autres activités minières et d’exploitation de carrières » et a été dissoute en 2025. Ces mêmes registres indiquent que Linden Boyne était le directeur de la société depuis 2009.
Bien que ces documents ne mentionnent pas Lee John Cole, ce dernier et Boyne apparaissent ensemble dans plusieurs autres rapports publics. Ils ont été inculpés de fraude par la Commission américaine des opérations boursières (SEC) en raison de leurs fonctions de dirigeants au sein d’Electronic Game Card Inc. ; ils étaient actionnaires de la banque d’investissement First London, aujourd’hui en faillite, et auraient été impliqués dans un accord minier avec la Corée du Nord par l’intermédiaire d’EG Mining.

Le site web de CGD indique également que ses travaux ont abouti à l’octroi de 12 licences à des « sociétés minières nationales » actives dans le fer, le cuivre, les métaux précieux, les minéraux industriels et les minéraux destinés aux batteries. Cela semble correspondre à un ensemble plus large de 12 permis d’exploration accordés en septembre 2022 à Central African Iron, Central African Copper, Central African Battery Minerals et Baobab Precious Metals, des sociétés sur lesquelles IPIS n’a pu trouver que très peu d’informations publiques supplémentaires. La plupart suivent une structure de dénomination similaire, du type « Central African [minérais] ». Ce n’est pas le cas de Baobab Precious Metals, mais ses permis ont été accordés à la même date que plusieurs autres, et l’une de ses zones de permis s’insère parfaitement entre deux permis attribués à Central African Iron.
Cet exemple ne donne pas une image complète de la structure actionnariale, des activités ou du rôle de CGD en RCA. Il montre toutefois pourquoi les données relatives aux permis ne suffisent pas à elles seules, et pourquoi une transparence accrue sur les structures des entreprises, leurs représentants et les réseaux commerciaux associés est nécessaire pour permettre un contrôle public efficace. Vous trouverez plus d’informations sur CGD, ses permis et les sources utilisées pour cette évaluation dans le tableau de bord.
Pourquoi la transparence est-elle importante ?
L’amélioration de la transparence dans le secteur minier de la RCA n’est pas seulement une question technique. Comme l’a également souligné le Fonds monétaire international (FMI), il s’agit d’une condition préalable à un meilleur contrôle du secteur, à une gestion plus rigoureuse des recettes publiques, à des investissements plus responsables et à une réduction des risques de corruption, d’accaparement par les élites et de financement des conflits.
Cela est également essentiel pour tout effort futur visant à remédier à la suspension de la RCA au sein de l’ITIE, la prochaine validation étant prévue en 2028. Des informations plus accessibles sur les permis, les entreprises et les structures de propriété peuvent favoriser l’élaboration de politiques fondées sur des données factuelles, aider les investisseurs responsables à évaluer les risques et les opportunités, et renforcer le contrôle public exercé par la société civile, les journalistes et les autres parties prenantes.
Le besoin d’informations accessibles est d’autant plus pressant que le suivi sur le terrain reste très difficile. La RCA continue d’être l’un des environnements les plus dangereux pour les acteurs humanitaires et de la société civile. L’insécurité, les restrictions d’accès et les pressions exercées sur les journalistes et les chercheurs limitent le suivi indépendant des zones minières, tandis que les casques bleus de l’ONU et les experts sont eux aussi confrontés à des contraintes pour accéder aux informations et mener des enquêtes sur le terrain.
Il est donc d’autant plus important d’organiser et de rendre accessibles les informations disponibles. La RCA ne dispose pas encore d’un cadastre minier public numérique, bien que des projets visant à en développer un avec le soutien de la Banque mondiale aient été signalés. L’examen des documents officiels réalisé par l’IPIS a également mis en évidence des inexactitudes dans les coordonnées et des chevauchements entre les permis, confirmant ainsi l’observation de l’ITIE selon laquelle la reconstitution d’une liste précise des droits miniers actifs nécessitera un nettoyage approfondi des données.
Ce tableau de bord ne remplace pas un cadastre officiel et ne fournit pas non plus d’informations définitives sur la propriété ou l’activité sur le terrain. Il vise plutôt à rendre les informations publiques dispersées plus accessibles, plus faciles à consulter et plus utiles pour les décideurs politiques, les chercheurs, la société civile, les journalistes et les autres parties prenantes intéressées par le secteur minier de la RCA.
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