PUBLICATION

L’émergence des Wazalendo dans la lutte contre l’AFC / M23 au Nord-Kivu: État des lieux, défis et perspectives

Cette publication est également disponible en: ENG FR NL

Le 27 janvier 2025, l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23) – soutenue par le Rwanda – a pris le contrôle de Goma, capitale de la province du Nord-Kivu en République démocratique du Congo (RDC), avant de progresser vers Bukavu, capitale du Sud-Kivu, tombée en février 2025.

La réémergence du M23 en 2021 et sa progression rapide ont conduit le gouvernement congolais à faire appel à des groupes armés non étatiques – appelés Wazalendo – pour lutter contre la rébellion, aux côtés des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Compte tenu des difficiles tentatives d’intégration des rebelles au sein de l’armée par le passé, cette stratégie pourrait compromettre les processus de paix actuels et futurs. Elle contredit également les engagements antérieurs du gouvernement en matière de désarmement et de démobilisation, à savoir la nouvelle mise en œuvre du Programme de désarmement, démobilisation, réinsertion communautaire et stabilisation (P-DDRCS).

Ce rapport, rédigé en collaboration avec une organisation de la société civile anonymisée du Nord-Kivu, examine l’émergence du phénomène Wazalendo et son impact sur les dynamiques des conflits dans l’est de la RDC. Il retrace les origines, les motivations et la composition des groupes armés Wazalendo, ainsi que leurs relations ambiguës avec le gouvernement congolais, les FARDC et d’autres acteurs armés non étatiques.

L’étude repose sur des recherches qualitatives menées à travers des entretiens individuels et des groupes de discussion menés à Goma, à Sake dans le territoire de Masisi, et dans des villages du territoire de Nyiragongo. Ces entretiens ont été réalisés entre décembre 2024 et janvier 2025, avant la chute de Goma. Les personnes interrogées comprenaient des militaires, des combattants Wazalendo, des représentants des autorités locales, de la société civile et d’un parti politique, ainsi que des citoyens directement affectés par les activités des Wazalendo.

En 2022, des groupes armés du Nord-Kivu ont formé une coalition opportuniste contre le M23, adoptant le nom de « Wazalendo ». Bien que le gouvernement ait initialement déconseillé à l’armée de faire appel à des groupes armés non étatiques comme forces auxiliaires, il a finalement créé les Volontaires pour la Défense de la Patrie, sélectionnant certains groupes de la coalition Wazalendo.  

En mobilisant des groupes armés non étatiques pour lutter contre la rébellion du M23, le gouvernement a de facto légitimé des acteurs responsables de graves violations des droits humains. Dans ce contexte, le rapport évalue la compatibilité de cette approche avec les objectifs officiels du gouvernement en matière de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), et analyse la place des Wazalendo dans les processus de paix en cours.   

Sites d’extraction de tantale/coltan dans la région de Rubaya.

Considérés comme des « volontaires » et ne recevant aucune rémunération, les combattants Wazalendo sont contraints de générer leurs propres revenus, au détriment de la population locale. Les perceptions de la communauté à l’égard des Wazalendo sont donc profondément ambivalentes. Si leur mobilisation a initialement suscité un sentiment de patriotisme, ces groupes sont de plus en plus associés à des abus, à des taxes illégales, à des barrages routiers et à l’exploitation des ressources naturelles. De plus, la collaboration avec les FARDC est entravée par un manque de communication et de coordination, les Wazalendo agissant parfois de manière autonome. Par conséquent, certains officiers de l’armée sont sceptiques quant à cette collaboration et la considèrent comme une politique gouvernementale défaillante.

L’avenir de ces groupes armés est une préoccupation croissante, d’autant plus que la crise liée à l’AFC/M23 leur a fourni des opportunités de recrutement et d’expansion. Fragmentés et motivés par leurs propres agendas ethniques, le contrôle de l’État sur les groupes Wazalendo reste limité. Les combattants Wazalendo et leurs commandants sont susceptibles d’exiger des récompenses pour avoir défendu l’intégrité territoriale, ce qui soulève de sérieuses inquiétudes quant à la viabilité des futurs programmes de DDR, tels que le P-DDRCS. En parallèle, le gouvernement a mis en place la Réserve Armée pour la Défense (RAD) afin de mieux protéger l’intégrité territoriale du pays. Les représentants du gouvernement et de la RAD ont promis aux commandants et combattants Wazalendo qu’ils pourraient rejoindre cette réserve armée après la guerre, dans le cadre du nouveau P-DDRCS. Ces promesses vont toutefois à l’encontre de l’esprit du P-DDRCS, qui n’autorise l’intégration des combattants dans l’armée qu’à titre individuel. 

Les auteurs soutiennent que la démobilisation seule, ou les tentatives de (ré)intégration des combattants Wazalendo dans l’armée ou la société civile, ne suffiront pas à rompre le cycle de violence. Une paix durable nécessitera d’aborder les causes structurelles des conflits persistants, telles que l’accès à la terre, les inégalités socio-économiques et la discrimination à l’égard de certaines communautés. Finalement, la crise de l’AFC/M23 et la mobilisation des Wazalendo par le gouvernement congolais ne sont pas uniquement une question de sécurité, mais avant tout un problème politique qui nécessite une approche inclusive fondée sur le dialogue national. Toutefois, cette approche doit être conciliée avec des mécanismes de justice transitionnelle, car plusieurs acteurs armés impliqués ont commis de graves violations des droits humains.

Photo : Des miliciens Wazalendo combattant les rebelles du M23 marchent à Sake, en République démocratique du Congo. 31 août 2024. © Moses Sawasawa

Ce document a été réalisé avec l’aide financière de la
Direction générale belge de la coopération au développement
et de l’aide humanitaire (DGD) et de l’Union européenne. Son
contenu ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant
la position de l’Union européenne ou de la coopération belge