L’avancée rapide du M23 — soutenu par l’armée rwandaise (RDF) — dans le Nord-Kivu a pris la plupart d’entre nous par surprise. Au matin du 29 janvier, les rebelles contrôlaient en grande partie la ville stratégique de Goma, à l’exception de quelques dernières poches de résistance des soldats de l’armée congolaise et des groupes armés alliés. Le 3 février, l’ONU a rapporté qu’au moins 900 personnes avaient été tuées lors du siège de Goma, et a souligné des cas d’exécutions sommaires, ainsi que des cas de violences sexuelles et basée sur le genre et la destruction de camps de personnes déplacées. La dernière crise a également déplacé 237 000 personnes supplémentaires depuis le début de 2025, alors que les provinces du Kivu comptaient déjà 4,6 millions de déplacés internes à la fin de l’année dernière. En outre, l’ONU a mis en garde contre une crise sanitaire imminente, citant le risque de propagation massive du Mpox, du choléra et de la rougeole en raison des nouveaux déplacements et du manque de soins médicaux. Les risques sécuritaires et humanitaires sont encore exacerbés par la poursuite de l’offensive du M23 en direction de Bukavu, dans le Sud-Kivu.
Pour offrir une explication rapidement et compréhensible des causes de cette crise humanitaire, le rôle des ressources naturelles, et en particulier des minerais, est souvent surestimé. Bien que l’exploitation minière et le commerce des minerais jouent inévitablement un rôle important, constituant un élément essentiel de l’économie locale, il est important d’évaluer les actifs économiques de manière plus globale, ainsi que les intérêts politiques et les revendications sociales.
Un éventail plus large de facteurs de conflit a contribué à la récente recrudescence de la violence. De nombreux acteurs différents sont impliqués, chacun avec son propre agenda. De plus, plusieurs événements et décisions politiques ont exacerbé la situation au cours des deux dernières années. Cela a conduit à l’escalade actuelle de la violence dans l’est de la RDC. Nous avons préparé ci-dessous une série de questions-réponses qui tentent de répondre de manière concise aux questions les plus importantes, tout en soulignant les différents aspects et complexités de la situation.
- À quoi ressemble l’expansion territoriale du M23 ?
- Pourquoi le M23 se bat-il ?
- Comment le gouvernement congolais a-t-il réagi à la résurgence du M23 ?
- Quel est le lien avec la politique nationale ?
- Le Rwanda est-il impliqué ?
- Pourquoi le Rwanda s’est-il impliqué ?
- Qu’en est-il des minerais ?
- Existe-t-il un risque d’escalade régionale ?
- Lectures complémentaires
À quoi ressemble l’expansion territoriale du M23 ?

L’occupation du Nord-Kivu (ou de certaines de ses parties) par le M23 n’est pas récente. Depuis la fin de l’année 2021, le groupe a continuellement réalisé d’importants gains territoriaux dans le Nord-Kivu et a mis en place des administrations parallèles dans les zones conquises. La Carte 1 montre la zone d’influence du M23, couvrant les territoires de Rutshuru, Nyiragongo et (la majeure partie de) Masisi. Fin janvier 2025, la zone d’influence du M23 couvrait environ 7 800 km2.
Cependant, jusqu’à la fin de janvier 2025, l’attention internationale pour l’est de la RDC était limitée, car le M23 ne s’était pas aventuré à Goma, la principale ville de l’est du pays, bien qu’il ait déjà encerclé la ville pendant près d’un an. La prise de Goma par le M23 en 2012 avait suscité une vive indignation internationale et diplomatique, marquant la fin de son insurrection à l’époque. On pensait donc que le M23 ne répéterait pas la même erreur. Mais fin décembre 2024, le M23 a lancé une nouvelle offensive. Le 21 janvier, il a pris le contrôle de Minova dans le territoire de Kalehe (Sud-Kivu), et Sake, dernier bastion avant Goma, est tombée autour du 24 janvier (Voir Carte 1).
De plus, depuis décembre 2024, le M23 a également mené plusieurs attaques sur son front nord, près de Bingi, dans le territoire de Lubero. Il se dirige actuellement plus au sud dans la province du Sud-Kivu, où il aurait pris Nyabibwe le 5 février.
Pourquoi le M23 se bat-il ?
Si le soutien de l’armée rwandaise est un facteur crucial pour expliquer la résurgence du M23 en 2021, le mouvement n’est pas simplement un mandataire du Rwanda. Il poursuit avant tout ses propres intérêts et objectifs.
Le M23 a été créé en 2012 par d’anciens officiers du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) mécontents de la mise en œuvre par le gouvernement de l’accord de paix de 2009, qui aurait dû permettre au CNDP de se transformer en parti politique et à ses unités militaires d’être intégrées au sein des FARDC. En 2021, le M23 a repris le combat après l’échec des négociations confidentielles entre le gouvernement congolais et le M23 concernant la mise en œuvre des Déclarations de Nairobi de 2013, qui avaient mis fin à la première rébellion du M23.
Le M23 estime que le gouvernement ne protège pas suffisamment les communautés rwandophones de l’est de la RDC, notamment contre la haine et les groupes armés. Les tensions entre ces communautés rwandophones (Hutus, et surtout Tutsis) et les autres groupes ethniques du Nord-Kivu remontent à la période coloniale et à l’après-indépendance. La concurrence pour l’accès à la terre et le rôle que jouent les autorités locales dans la gestion foncière ont alimenté les tensions intercommunautaires. Au cours des dernières décennies, le gouvernement congolais n’est jamais parvenu à apaiser ces tensions ni à garantir les droits fonciers des populations. À l’origine, l’objectif du M23 était d’éradiquer les groupes armés rivaux, de sécuriser le contrôle des terres en s’appropriant le pouvoir local – et en particulier de protéger les terres acquises par la communauté « tutsie » – et de s’intégrer dans l’armée nationale.
Ce qui est nouveau, cependant, c’est que les revendications du M23 ont de plus en plus pris une dimension politique nationale, allant au-delà de la protection des communautés rwandophones dans les provinces du Kivu. Le mouvement s’oppose désormais directement au régime de Kinshasa. Cela est encore renforcé par son pacte avec l’Alliance Fleuve Congo (AFC), considérée comme la branche politique du M23. L’AFC a été fondée en décembre 2023 par l’ancien chef de la commission électorale Corneille Nangaa, qui a déclaré : « Notre objectif n’est ni Goma ni Bukavu, mais Kinshasa, la source de tous les problèmes ». Le président Tshisekedi a toujours perçu l’AFC comme une tentative de l’ancien président Kabila de le renverser, affirmant que « l’AFC, c’est lui ».
Reste à déterminer si le M23 souhaite réellement renverser le gouvernement actuel. À présent, son objectif principal semble être de faire pression sur Kinshasa pour qu’elle engage des négociations directes, dans le but d’intégrer ses unités dans l’armée nationale, d’obtenir des postes importants au sein de celle-ci, et peutêtre même de participer au gouvernement congolais.
Comment le gouvernement congolais a-t-il réagi à la résurgence du M23 ?
Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir en 2019 à la suite d’élections contestées, qui, selon beaucoup, impliquaient un accord corrompu avec le président sortant Joseph Kabila. Au cours de son premier mandat, le président Tshisekedi s’est préoccupé de construire et de réformer sa coalition présidentielle (fragile), et ses résultats politiques ont été plutôt faibles. Bien qu’il faille reconnaître que la situation sécuritaire dans l’est du pays dont il a hérité était déjà mauvaise, ses politiques n’ont fait qu’aggraver la situation.
En 2019, Tshisekedi a intensifié la diplomatie régionale afin d’établir une coopération politique et sécuritaire avec les pays voisins. Si la diplomatie et la coopération régionales sont importantes, cette stratégie semblait sous-estimer, voire exacerber, les tensions historiques entre les différents dirigeants régionaux qui se sont historiquement disputé l’influence dans l’est de la RDC. De plus, ces alliances régionales, en particulier celle avec le Rwanda, ont suscité une profonde méfiance au sein de la RDC et ont alimenté une résurgence des sentiments anti-rwandais et anti-tutsi. (De nombreux Congolais considèrent encore le Rwanda et son armée comme des adversaires en raison de leur rôle dans la Deuxième Guerre du Congo.) Deuxièmement, le gouvernement a déclaré l’état de siège en mai 2021 pour faire face à l’escalade de la violence en Ituri et au Nord-Kivu, mais la situation sécuritaire s’est considérablement détériorée et cette mesure a aggravé la situation des droits humains dans le pays. Troisièmement, l’armée congolaise (FARDC) étant incapable de stopper l’expansion du M23 en raison de problèmes structurels tels que des dysfonctionnements dans la chaîne de commandement, la corruption, l’échec des réformes, l’échec des processus d’intégration des groupes armés et le manque de motivation des troupes, l’armée et le gouvernement ont choisi de combattre le groupe par procuration. Ils ont fourni un soutien militaire et financier clandestin à une coalition de groupes armés congolais (baptisée plus tard « Wazalendo », ou patriotes en kiswahili), comprenant les ennemis jurés de Kigali, les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR). Il est important de noter que le recrutement et le réarmement renouvelés de ces groupes armés compromet les initiatives passées et futures de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Quatrièmement, Kinshasa a adopté ces dernières années une stratégie militaire restrictive contre le M23, refusant de négocier avec lui car elle le considère comme un groupe terroriste. Que cette décision soit justifiée ou non, elle a ignoré la réalité militaire sur le terrain. Chaque fois que l’armée congolaise ou ses alliés ont lancé une offensive, celle-ci s’est retournée contre eux et a conduit à une nouvelle expansion du M23. Enfin, Tshisekedi s’est montré assez volatile dans les alliances militaires qu’il a conclues. Il a exhorté la MONUSCO à se retirer de son pays, et les Casques bleus ont déjà quitté le Sud-Kivu en juin 2024. Cependant, au cours de l’année 2024, le gouvernement a semblé reconsidérer cette décision, du moins pour le moment, alors que la situation sécuritaire se dégradait encore au NordKivu. Il a également invité plusieurs sociétés de sécurité privées, des forces internationales (EAC et SADC) et des armées nationales (par exemple burundaises), pour en renvoyer certaines peu après. Cette incohérence alimente le chaos et risque d’exacerber les tensions régionales.
Quel est le lien avec la politique nationale ?
Bien que Tshisekedi ait été réélu fin 2023, l’opposition a remis en question la validité des résultats électoraux en raison de graves problèmes logistiques. De plus, les opposants politiques craignent désormais que Tshisekedi ne cherche à obtenir un nouveau mandat en modifiant la constitution, ce qui lui permettrait de rester au pouvoir au-delà de 2028. Ces actions ont incité certains opposants politiques clés à prendre position, dont l’ancien président Joseph Kabila et Moïse Katumbi œuvrant à la formation d’une alliance politique unie contre Tshisekedi.
Alors que la crise du M23 continue de s’aggraver, la question se pose de savoir si cela pourrait également signifier la fin du gouvernement de Tshisekedi. L’opposition politique à Kinshasa condamne avant tout le Rwanda pour son soutien au M23. Mais beaucoup tiennent également Tshisekedi pour responsable et critiquent son approche de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC. Néanmoins, Katumbi et Kabila sont surveillés avec suspicion par le gouvernement, car ils n’ont jusqu’à présent pas commenté les derniers développements dans les Kivus.
Depuis que le président Tshisekedi a surpassé Kabila et l’a écarté de la majorité politique en 2020, il le considère comme une menace. Il est également convaincu que Kabila est à l’origine de la création de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et de ses liens avec la rébellion du M23. Malgré la méfiance à l’égard du M23, en raison du soutien qu’il reçoit du Rwanda, le soutien à l’AFC pourrait en réalité s’accroître à mesure que l’opposition politique à Tshisekedi s’intensifie.
Quelle que soit l’influence de Kabila sur l’AFC, la chute de Goma, capitale du Nord-Kivu et principale ville de l’est, et la décision du M23 de marcher sur Bukavu affaiblissent encore davantage la crédibilité de Tshisekedi et compromettent ainsi son avenir politique.
Le Rwanda est-il impliqué ?
Le M23 n’aurait jamais réussi à réaliser une expansion territoriale aussi impressionnante sans le soutien du Rwanda. Le Groupe d’experts de l’ONU a documenté dans plusieurs rapports comment l’armée rwandaise fournit du matériel militaire et dispense une formation au M23. Ils ont même signalé la présence de 3 000 à 4 000 soldats rwandais dans le Nord-Kivu, combattant aux côtés du M23, ce qui n’était qu’une estimation prudente selon certains observateurs. La ministre des Affaires étrangères de la RDC, Thérèse Kayikwamba Wagner, a indiqué que des troupes rwandaises supplémentaires avaient traversé la frontière à l’approche du siège de Goma, et certains rapports mentionnent désormais qu’il pourrait y avoir jusqu’à 5 000 soldats rwandais dans la province. Le Groupe d’experts de l’ONU a également rapporté que les opérations au Nord-Kivu étaient coordonnées par le conseiller du président Kagame, le général James Kabarebe. Ce dernier était déjà impliqué dans la chaîne de commandement du M23 en 2012, lorsqu’il était ministre de la Défense au Rwanda.
Pourquoi le Rwanda s’est-il impliqué ?
Les raisons du soutien du Rwanda au M23 et, plus généralement de son ingérence dans le Nord-Kivu, sont très complexes. Elles incluent des préoccupations sécuritaires, ainsi qu’une compétition politique et économique régionale pour l’influence dans l’est de la RDC et dans la région au sens large.
Depuis le génocide de 1994 au Rwanda, Kigali insiste sur la menace sécuritaire que représente pour le Rwanda la situation dans l’est de la RDC. Le démantèlement des FDLR (un groupe armé créé en 2000 par d’anciens auteurs du génocide) est une priorité sécuritaire pour eux. Certains observateurs considèrent toutefois les préoccupations sécuritaires de Kigali comme un prétexte pour continuer à affirmer son influence sur l’est de la RDC. Les FDLR restent un groupe armé important dans le sud du Nord-Kivu, avec environ 1 000 à 1 500 combattants, mais ils ne représenteraient plus une menace imminente pour le Rwanda. Toutefois, le soutien du Rwanda au M23 est également une prophétie auto-réalisatrice, dans le sens où il relance la collaboration des FDLR avec l’armée congolaise, et leur permet d’intensifier leurs efforts de recrutement.
Néanmoins, quelle que soit la menace que les FDLR peuvent ou non représenter pour Kigali, cela n’enlève rien au fait que le génocide est une expérience traumatisante et que la crainte de la violence peut donc être un sentiment important au Rwanda. Jason Stearns explique également comment le FPR de Kagame a besoin d’une menace extérieure pour légitimer son régime et réprimer l’opposition et les voix dissidentes : « Compte tenu de la place centrale que le génocide occupe encore dans la mémoire et la politique rwandaises, les FDLR restent une menace symbolique puissante. »
Deuxièmement, l’est de la RDC offre d’importantes opportunités économiques à ses pays voisins, notamment l’Ouganda et le Rwanda : ceux-ci se font concurrence pour tirer profit de l’exportation des ressources naturelles de la RDC, mais aussi du marché de vente que la RDC offre pour les produits agricoles, les biens de consommation et les services. En 2021, juste avant la résurgence du M23, l’équilibre régional (fragile) des forces dans la région des Grands Lacs a été bouleversé. Kigali a perçu une menace pour sa « zone d’influence » en RDC : l’Ouganda et la RDC avaient annoncé un projet de collaboration en matière de sécurité et de réhabilitation des routes en RDC, alors que des promesses antérieures d’augmentation du commerce de l’or de la RDC vers le Rwanda (par exemple l’accord avec le raffineur d’or rwandais Dither), ainsi que la collaboration militaire, ont été suspendues.
Le rupture entre le régime congolais actuel et Kigali semble également être devenu irréconciliable, depuis que Tshisekedi a intensifié sa rhétorique nationaliste contre le Rwanda dans le cadre de sa campagne électorale de 2023. Le gouvernement a engagé un cabinet d’avocats pour dénoncer la contrebande de minerais vers le Rwanda et a appelé au boycott des exportations de minerais 3T (étain, tungstène, tantale) de ce dernier.
Néanmoins, il semble que Kagame se sente plus que jamais en mesure d’oser une nouvelle attaque sur Goma par le M23. Bien que l’Europe ait condamné le soutien du Rwanda au M23, Kigali est conscient que l’Europe a de plus en plus besoin du Rwanda comme partenaire « stable » sur le continent africain dans la lutte contre le terrorisme et dans la compétition géopolitique pour les ressources fossiles et minérales. Cela inclut, par exemple, la signature d’un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables des matières premières et un programme d’aide militaire pour Kigali lié au déploiement de ses troupes au Mozambique.
Cette collaboration avec Kigali est très mal perçue en RDC. Le politicien congolais Christophe Lutundula a fait référence aux intentions du Rwanda, et de Kagame en particulier, en ces termes : « Il veut démontrer à la communauté internationale qu’il est le seul interlocuteur valable avec lequel il faut traiter en ce qui concerne les questions de sécurité, de paix et même les questions de coopération avec la région des Grands Lacs. … Si vous souhaitez traiter avec la région des Grands Lacs, c’est avec moi que vous devrez traiter. »
L’objectif immédiat de Kigali derrière la dernière offensive du M23 fait l’objet de spéculations. Il semble toutefois que le siège de Goma par le M23 ait été déclenché par l’échec des négociations à Luanda en décembre 2024, lorsque la RDC a catégoriquement rejeté la demande du Rwanda d’un dialogue direct entre le M23 et la RDC. L’expansion territoriale du M23 et la prise de villes importantes augmenteraient la pression sur Tshisekedi pour qu’il accepte des négociations directes avec le M23, ce qui affaiblirait encore davantage la position de Tshisekedi et renforcerait l’influence du Rwanda dans l’est. Ainsi, la crainte d’une « balkanisation » — opinion largement répandue en RDC selon laquelle la communauté internationale, et le Rwanda en particulier, tentent de diviser la RDC — plane à l’horizon. Certaines sources estiment que Kigali viserait une occupation plus permanente des Kivus par le M23, avec une administration favorable à Kigali, voire un changement de régime à Kinshasa. Cela corrobore l’analyse de certains observateurs selon laquelle le Rwanda a l’intention de créer une zone tampon dans l’est de la RDC, servant à la fois ses préoccupations stratégiques économiques et sécuritaires mentionnées ci-dessus.
Qu’en est-il des minerais ?
Les minerais jouent effectivement un rôle dans le financement des conflits dans l’est de la RDC et s’inscrivent dans le contexte plus large des tensions géopolitiques régionales. Cela est logique, étant donné que l’exploitation minière et le commerce des minerais constituent une part importante de l’économie locale et des flux commerciaux régionaux. Cependant, les minerais ne doivent pas être considérés comme la cause principale du conflit. En réalité, les conflits dans l’est de la RDC sont beaucoup plus complexes, tournant autour de l’autorité contestée, de l’accès disputé aux terres et aux ressources, des questions non résolues de citoyenneté nationale, des inégalités sociales historiquement non traitées et des luttes pour le pouvoir politique.
Au cours des dernières décennies, de nombreux groupes armés ont proliféré dans l’est de la RDC, prétendant protéger les intérêts de diverses communautés locales et comptant sur les minerais, entre autres sources de revenus, pour leur survie. Au fil du temps, bon nombre de ces groupes se sont de plus en plus orientés vers des activités de recherche de rente.
Une tendance similaire se dessine pour le M23. Au départ, le mouvement cherchait à protéger les intérêts de la communauté tutsie, notamment en garantissant son accès à la terre et au pouvoir local dans le Nord-Kivu, ainsi qu’en luttant contre la discrimination perçue à son encontre. Le Groupe d’experts de l’ONU a également estimé que les positions des FDLR constituaient des cibles clés pour le M23 lors de ses attaques militaires, déclarant : « Le M23 et les Forces de Défense Rwandaises (FDR) ont spécifiquement ciblé les localités à majorité hutue dans les zones connues pour être des bastions des FDLR et des groupes Nyatura, … ».
À mesure que le M23 étendait son contrôle territorial, il remplaçait continuellement les autorités locales par des fidèles du M23 et étendait son contrôle sur tous les aspects de la gouvernance locale dans les territoires occupés. Ce faisant, il tente également de contrôler l’économie locale du Nord-Kivu, y compris les chaînes d’approvisionnement en minerais. Initialement, il exploitait principalement des postes de contrôle et taxait les minerais introduits clandestinement au Rwanda, parallèlement à d’autres flux commerciaux. La carte 2 superpose le contrôle territorial du M23 au début de l’année 2024 aux sites miniers artisanaux du Nord-Kivu cartographiés par l’IPIS, révélant que le M23 ne contrôlait pratiquement aucun site minier après plus de deux ans de rébellion. Ce n’est qu’à la fin du mois d’avril 2024 que le groupe s’est installé dans les zones riches en minerais du Nord-Kivu et a commencé à s’engager dans la production de coltan (tantale). Depuis, il a étendu sa zone de contrôle à plusieurs zones riches en minerais dans les territoires de Masisi et de Kalehe.

Les mines affichées constituent une liste non exhaustive de celles situées dans l’est de la RDC, n’incluant que celles visitées par l’IPIS et ses partenaires.
Au niveau régional, le commerce de l’est de la RDC en général, et des minerais en particulier, a toujours été lié à l’Afrique de l’Est. Plusieurs corridors commerciaux importants existent dans l’est de la RDC, qui acheminent l’or et les minerais 3T vers le marché mondial via l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie et le Kenya. En outre, la contrebande transfrontalière à grande échelle est un problème important dans la région depuis des décennies. Pendant longtemps, l’Ouganda a été le principal exportateur d’or congolais (de contrebande), tandis que le Rwanda était le principal exportateur de minerais 3T congolais. Cependant, depuis 2017, le Rwanda est également devenu une destination de plus en plus importante pour l’or de contrebande provenant de la RDC. Par conséquent, l’Ouganda et le Rwanda se sont disputés ces dernières années le statut de principale porte d’entrée de l’or congolais sur le marché mondial. L’or est devenu le produit d’exportation le plus important des deux pays en valeur, représentant environ 48 % de la valeur totale des exportations de l’Ouganda et 31 % de celle du Rwanda en 2022. Pour le Rwanda, la part des exportations de minerais dépasse également 40 % de la valeur totale des exportations, car il exporte également des volumes considérables d’étain et de tantale (qui sont également en partie introduits en contrebande dans le pays depuis la RDC).
La concurrence et son impact sur le financement des conflits doivent être replacés dans leur contexte. La rivalité autour des routes d’exportation de l’or congolais s’inscrit dans la dynamique plus large de la géopolitique régionale et d’intégration régionale (économique). L’est de la RDC est un marché important pour ses voisins au-delà du secteur minier, notamment pour les produits agricoles, les biens de consommation et les services. La RDC est la deuxième destination des exportations rwandaises, représentant environ 25 % de la valeur totale des exportations du Rwanda. Ces exportations comprennent le riz, le sucre brut, le pétrole raffiné, le poisson congelé, etc.
Enfin, les minéraux jouent également un rôle dans l’explication des problèmes de gouvernance et de l’insécurité générale dans l’est de la RDC. Le gouvernement congolais peine à réglementer le secteur minier dans l’est du Congo. Ses efforts sont encore compromis par de nombreux problèmes de sécurité. L’armée congolaise a acquis une mauvaise réputation, tant en ce qui concerne sa puissance militaire que son bilan en matière de droits humains. Ses soldats ont également développé plusieurs moyens illégaux de générer des revenus, dans et hors du secteur minier. En outre, plus d’une centaine de groupes d’autodéfense armés persistent dans l’est de la RDC et, bien que leur raison d’être initiale se soit parfois estompée, ils subsistent grâce aux revenus miniers. Alors que l’insécurité entrave la gouvernance minière, divers acteurs continuent de tirer profit du commerce frauduleux et de la contrebande vers les pays voisins. Global Witness, par exemple, a accusé James Kabarebe (conseiller présidentiel et ancien ministre rwandais de la Défense) d’être impliqué dans l’organisation de la contrebande de minerais vers le Rwanda dans les années 2010. Ces acteurs et ces individus tirent clairement profit du statu quo et de la persistance de l’insécurité dans l’est de la RDC, et donc également de la résurgence du M23.
Existe-t-il un risque d’escalade régionale ?
Le risque d’une nouvelle escalade vers un conflit régional continue d’augmenter. Le soutien du Rwanda au M23 et la participation de ses soldats à des offensives militaires en RDC constituent une violation de l’intégrité territoriale du Congo. La stratégie de Tshisekedi consistant à faire appel à des troupes supplémentaires provenant de partenaires régionaux a permis, depuis 2021, de disposer de nouveaux effectifs sur le terrain pour lutter contre le M23 et d’autres groupes armés. Dans le même temps, elle a encore exacerbé les rivalités régionales.
Des soldats ougandais ont été déployés en Ituri et dans le nord du Nord-Kivu (Grand Nord) depuis novembre 2021, dans le cadre de l’Opération Shujaa visant à combattre les rebelles des Forces Démocratiques Alliées (ADF). Les analystes ont toutefois également évoqué d’autres motivations économiques, géopolitiques et sécuritaires pour l’Ouganda, notamment la protection de ses gisements pétroliers et de ses infrastructures autour du lac Albert, ainsi que la construction de routes pour élargir le marché des produits ougandais.
En 2022, Tshisekedi a invité une force de maintien de la paix de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EACRF), mais il est rapidement devenu très critique à l’égard du manque d’agressivité de cette force contre le M23. Kinshasa a même accusé l’EACRF de « cohabiter » avec le groupe rebelle. Le mandat de la force régionale n’a pas été renouvelé après un an, ce qui a également porté préjudice au processus de Nairobi pour la paix et la sécurité dans l’est de la RDC, mené par la CAE.
Bien que l’EACRF ait dû partir, Tshisekedi a autorisé le contingent burundais de rester grâce à un accord bilatéral conclu en 2023. Le M23, en revanche, a fermement dénoncé la présence et les activités des troupes burundaises de l’EACRF. Le Burundi, à son tour, a accusé le Rwanda de soutenir les rebelles burundais du RED-Tabara en RDC, ce que le Rwanda nie. Le président burundais Ndayishimiye a déclaré la semaine dernière : « Ne croyez pas que cela concerne que le Congo. Aujourd’hui, le Rwanda avance en RDC. Demain, il viendra au Burundi. Nous savons qu’il forme de jeunes réfugiés burundais pour les préparer à cette guerre. »
Après avoir chassé l’EACRF, Tshisekedi a invité une mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) en RDC, l’autorisant à disposer de 5 000 soldats provenant du Malawi, d’Afrique du Sud et de Tanzanie. Au final, seuls environ 1 300 soldats ont été déployés. Ce déploiement a été critiqué par le Rwanda. Après la mort de 13 soldats de la SADC tués par le M23 fin janvier, les présidents de l’Afrique du Sud et du Rwanda se sont publiquement affrontés.
Avec toutes ces troupes étrangères présentes sur le territoire congolais — et avec les voisins orientaux opérant tous dans leurs (anciennes) « zones d’influence » — la situation actuelle rappelle dangereusement celle de la Deuxième Guerre du Congo…
Lectures complémentaires



