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Du déclin au développement : relancer le secteur diamantaire dans le Kasaï Oriental

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La République démocratique du Congo (RDC) détient environ 9% des réserves mondiales connues de diamants, dont la majeure partie est concentrée dans le Kasaï Oriental. Cette immense ressource géologique pourrait être un moteur important de la croissance économique et de la stabilité sociale dans une région marquée par le sous-développement socio-économique.

Cependant, le secteur diamantaire du pays traverse une crise prolongée : la production a considérablement diminué au cours des 20 dernières années, passant d’environ 30 millions de carats au début du siècle à une moyenne de 11,5 millions de carats par an depuis 2019.

Volume des exportations de diamants bruts de la RDC, 2003-2024 (en millions de carats).

Points clés tirés de l’atelier

En début d’année, IPIS a publié un rapport « Diamants en RDC : un secteur qui peine à retrouver son éclat », qui analyse la dynamique actuelle du secteur minier diamantifère en RDC, notamment les tendances de production, les principaux défis pour les secteurs miniers à grande échelle (LSM) et artisanal et à petite échelle (ASM), ainsi que les efforts et les opportunités visant à relancer le secteur et à accroître son impact sur le développement local. Du 12 au 13 septembre 2025, IPIS, en collaboration avec le GAERN (Groupe d’Appui aux Exploitants des Ressources Naturelles), le CDH (Centre des Droits de l’Homme et du Droit Humanitaire) et la Coalition de la Société Civile du Processus de Kimberley (CSC PK) ont organisé une réunion à Mbuji-Mayi (Kasaï Oriental), au cours de laquelle ils ont présenté les conclusions du rapport, projeté le documentaire de la CSC PK « Beyond Shining Illusions » et recueilli les commentaires des parties prenantes locales.

Au total, cinquante représentants du secteur diamantaire du Kasaï-Oriental, dont des mineurs, des négociants en diamants, des représentants d’organisations de la société civile (OSC), des agents de l’État et des représentants des autorités locales, ont participé à cette réunion de deux jours. Les discussions ont mis en évidence la double réalité du secteur diamantaire au Kasaï-Oriental :

  • Un énorme potentiel économique : l’industrie minière diamantaire reste le pilier de l’économie de la région et constitue une source de revenus cruciale pour les communautés locales.
  • Des défis en matière de gouvernance : la faiblesse du contrôle de l’État, la fraude généralisée, la mauvaise traçabilité et la profonde méfiance entre les communautés locales, les autorités et les acteurs économiques compromettent l’impact du secteur sur le développement.

Toutefois, les participants ont souligné qu’il existe de nombreuses possibilités pour inverser le déclin du secteur diamantaire. La société civile, les dirigeants communautaires et d’autres acteurs locaux sont fermement déterminés à transformer le secteur en une source de développement durable. À cette fin, les participants à la réunion ont identifié trois grands domaines d’action au sein du secteur diamantaire du Kasaï-Oriental.

Les défis principaux :

  1. Renforcer la gouvernance et la transparence

Bien que la législation et le cadre institutionnel de la RDC en matière d’exploitation minière soient relativement bien développés, la faiblesse de leur mise en œuvre et les capacités limitées des agences entravent la gouvernance efficace du secteur diamantaire. Cela se traduit par des problèmes généralisés d’informalité, de fraude, de conformité limitée aux normes ESG et de manque de transparence dans l’exploitation minière industrielle et artisanale.

Magasin d’achat de diamants « Comptoir Amazona » à Mbuji Mayi.

En vertu du Code minier, Règlement Minier et autres mesures prises dans le secteur minier, les négociants locaux agréés sont autorisés à acheter des diamants auprès des coopératives minières dans les mines ou à proximité de celles-ci, et à les vendre soit à d’autres négociants en aval de la chaîne d’approvisionnement, soit directement à des comptoirs qui peuvent exporter des lots de diamants. Cependant, dans la pratique, la chaîne d’approvisionnement en diamants est beaucoup plus complexe, et de nombreuses transactions ne sont pas enregistrées, impliquant de nombreux acteurs supplémentaires et souvent informels. Alors que les négociants locaux et les « mini-marchés » (mini-marchés privés où se déroulent la plupart des petites transactions) ne sont autorisés à exercer leurs activités que pendant la journée, les personnes interrogées ont indiqué que de nombreuses transactions importantes ont lieu la nuit, en dehors de la supervision des services publics locaux.

De plus, le rapport d’IPIS a documenté le manque de soutien des agences publiques aux acteurs de l’ASM, la taxation excessive et illégale, le harcèlement et les abus de pouvoir de certains fonctionnaires. Tout cela dissuade les acteurs de l’ASM de traiter avec les services publics pour formaliser leurs opérations.

Par conséquent, en raison d’une informalité profondément enracinée, avec de nombreux acteurs de l’ASM échappant à la surveillance officielle de l’État, ces agents publics n’ont pas la capacité de contrôler les nombreuses petites mines artisanales, sont confrontés à la méfiance des mineurs et sont parfois même entravés par d’autres autorités (informelles). Les agences gouvernementales tentent de canaliser autant que possible le commerce des diamants vers la chaîne d’approvisionnement formelle, mais elles ne sont pas en mesure d’assurer une surveillance efficace sur le terrain. Elles sont donc obligées de se fier aux volumes et aux origines des diamants déclarés par les négociants locaux, sans disposer de moyens de vérification fiables.

Du côté de l’industrie, le rapport et les participants à la réunion ont relevé des problèmes de transparence, des allégations de détournement de diamants et de fraude fiscale, des contrats léonins (ou abusifs) et une mauvaise gestion des revenus miniers.

  1. Mobiliser les diamants au profit du développement local

Les participants ont fait écho au rapport d’IPIS, soulignant que les diamants ne doivent pas être perçus comme des « diamants de sang » et qu’ils peuvent même devenir un pilier du développement local si la gouvernance est améliorée et les dispositions légales appliquées. Afin d’y parvenir, plusieurs voies prioritaires ont été identifiées.

Tout d’abord, des préoccupations ont été exprimées concernant le non-paiement ou le paiement incomplet de la « redevance minière » due aux autorités locales (ETD), entités territoriales décentralisées), le non-respect du cahier des charges (accord décrivant les engagements d’investissement de la société minière au profit de la communauté locale) et l’allocation d’un minimum de 0,3 % du chiffre d’affaires aux projets de développement communautaire. Les participants ont souligné qu’une gestion efficace et transparente de ces obligations financières est essentielle pour rétablir la confiance et démontrer la valeur du secteur diamantaire en termes de développement. À cet effet, la société civile doit également s’organiser plus efficacement afin de renforcer le contrôle du secteur et de surveiller la mise en œuvre des projets de développement financés par les revenus de l’exploitation diamantaire, ainsi que pour garantir la réhabilitation des terres par les entreprises après leurs opérations.

Vue aérienne d’un site minier artisanal à Bakua Tshimuna, dans le Kasaï-Oriental. ©Makmende

Ensuite, la formalisation du secteur de l’ASM serait une première étape vers un impact plus durable sur le développement local. Les participants ont identifié quelques priorités pour promouvoir la formalisation de l’ASM :

  • Réduire la charge financière et administrative liée à la création de coopératives.
  • Améliorer les services et les capacités des services techniques du ministère des Mines, notamment le SAEMAPE (Service d’Assistance et d’Encadrement de l’Exploitation Minière Artisanale et à Petite Échelle).
  • Créer des zones d’exploitation artisanale (ZEA) supplémentaires officiellement désignées, en notant que le Kasaï -Oriental n’en compte actuellement que quatre, encore moins rentables.
  • Renforcer la capacité de la société civile à défendre et à surveiller la mise en œuvre des normes internationales et des réglementations minières nationales. Cela permettrait un contrôle local mieux informé et contribuerait à garantir que les entreprises respectent leurs obligations sociales et environnementales.

  1. Lutter contre les pratiques néfastes dans le secteur diamantaire

Enfin, les participants ont attiré l’attention sur plusieurs pratiques qu’ils jugent particulièrement néfastes, notamment la politisation de la société minière diamantifère parapublique Société Minière de Bakwanga (MIBA), la militarisation des sites miniers de la Société Anhui-Congo d’Investissement Minier (SACIM) et la présence d’acteurs non autorisés (ex. : militaires, autorités judiciaires et agents des services de renseignement (ANR)) sur les sites miniers artisanaux et semi-industriels.

La SACIM, principale société minière industrielle du pays, a fait l’objet d’une attention particulière lors des discussions. Elle fait depuis longtemps l’objet de critiques de la part de la société civile pour des violations présumées des droits des travailleurs, des fraudes fiscales et son manque de contribution au développement local. Afin de répondre aux allégations de fraude (notamment des déclarations irrégulières et des sous-évaluations), le gouvernement a adopté en 2022 un décret ministériel limitant le droit de la société à commercialiser des pierres précieuses et l’obligeant à vendre ses diamants exclusivement par l’intermédiaire de cinq exportateurs congolais préapprouvés. Cette mesure a entraîné une forte baisse des revenus de la SACIM, des arriérés de salaire atteignant jusqu’à 13 mois, ce qui a déclenché des protestations des travailleurs et des allégations selon lesquelles l’entreprise était au bord de la faillite. Face à l’inquiétude croissante, un nouvel arrêté ministériel a été publié le 2 juin 2025, abrogeant la restriction précédente et rétablissant la liberté commerciale de l’entreprise conformément au code minier.

Clinique MIBA à Mbuji-Mayi.

La MIBA, autrefois moteur économique de la région du Kasaï, connaît un déclin important depuis deux décennies, et aucune des tentatives de relance n’a abouti jusqu’à présent. Entreprise détenue à 80 % par l’État, elle a été fortement politisée et exploitée. Pendant les guerres du Congo, elle a aidé Laurent-Désiré Kabila à financer son effort de guerre. Le PDG est également nommé par le président, ce qui signifie que le poste est occupé par des personnes proches des élites politiques qui, selon les OSC, servent souvent des intérêts politiques plutôt que commerciaux.

Début 2023, le gouvernement de la RDC a adopté un plan de relance quinquennal de 453 millions de dollars américains pour la MIBA. Cependant, des observateurs ont remis en question sa faisabilité et ses motivations politiques. Jeune Afrique a suggéré qu’il s’agissait peut-être davantage de consolider le soutien électoral de Tshisekedi dans sa région d’origine. Le financement a toujours été en deçà des promesses. En avril 2025, un rapport du gouvernement du Kasaï Oriental indiquait que les 50 millions de dollars promis pour la relance de la MIBA n’avaient toujours pas été versés. Des nouvelles manifestations ont éclaté en octobre 2025 : le Collectif des Enfants MIBA a dénoncé les blocages politiques, administratifs et financiers qui empêchaient l’utilisation des 50 millions de dollars qu’il considérait comme déjà débloqués.

Dernièrement, l’harcèlement et l’extorsion par des acteurs étatiques constituent un autre défi pour les acteurs du secteur diamantaire. Une enquête menée en 2015 par GAERN et IMPACT a révélé que « 100 % des négociants, des mineurs artisanaux de diamants et des comités miniers » avaient subi un harcèlement persistant de la part d’acteurs gouvernementaux, notamment des autorités politiques, administratives, militaires, policières et judiciaires. Les formes les plus flagrantes d’ingérence illégale ont été attribuées aux forces de sécurité de la RDC, qui se livrent à des activités illicites tant sur les sites miniers artisanaux qu’autour des exploitations (semi-)industrielles. Le rapport d’IPIS a relevé des allégations de violences contre des membres de la communauté locale, des mineurs artisanaux et des intrus dans des concessions industrielles, souvent commises par les FARDC (l’armée congolaise) et les forces de la Police Nationale Congolaise. Ces forces sont également connues pour faciliter l’accès illégal aux concessions de la SACIM et de la MIBA, en échange de droits d’entrée illégaux. Elles jouent ainsi un rôle contradictoire : officiellement chargées de surveiller les installations des entreprises, elles permettent également l’entrée non autorisée à des fins profit personnel.

Déclaration finale et recommandations

L’atelier s’est conclu par une déclaration finale élaborée par les dirigeants locaux et les représentants des OSC, affirmant que les diamants du Kasaï peuvent être un vecteur de développement durable, tout en reconnaissant une série de défis persistants. Sur cette base, la déclaration a formulé des recommandations ciblées :

  • Au gouvernement congolais : assurer la mise en œuvre effective et la vulgarisation des lois minières, créer des ZEA supplémentaires, fournir à la SAEMAPE des ressources adéquates et garantir une redistribution équitable et transparente des revenus miniers.
  • Aux entreprises : se conformer pleinement aux obligations légales, respecter les exigences de traçabilité, ainsi que les normes sociales et environnementales. En outre, respecter les obligations légales liées à l’impact sur le développement local, notamment payer effectivement le minimum de 0,3 % du chiffre d’affaires (affectés au développement communautaire) et les redevances minières, et mettre en œuvre le cahier des charges.
  • Aux mineurs artisanaux : opérer dans le cadre légal, s’organiser en coopératives minières et intégrer les considérations sociales, sécuritaires et environnementales dans leurs pratiques.

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Ce document a été produit avec le soutien financier de l’Union européenne. Le contenu de ce document relève de la seule responsabilité d’IPIS et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant la position de l’Union européenne.