BRIEFING

Eaux troubles au Kasaï. Pollution par l’industrie diamantaire angolaise et négligence coupable du gouvernement congolais

IPIS Briefing – Septembre 2022

Ce briefing est également disponible en anglais.

Environ un an après que la nouvelle soit parvenue à la presse mondiale, on n’entend presque plus parler de la catastrophe environnementale causée par la mine de diamants angolaise Catoca. Pour rappel, fin juillet 2021, les médias locaux ont fait état pour la première fois de la décoloration rouge brunâtre de l’eau sur des centaines de kilomètres des rivières Tshikapa et Kasaï, en République Démocratique du Congo (RDC), en raison de la pollution causée par les ‘mines de diamants industrielles’ des provinces angolaises voisines de Lunda Norte et Sul. Des images satellites publiées peu après ont permis de situer l’origine de ce front de pollution dans la rupture d’une digue de résidus de la mine de Catoca, au nord de l’Angola. Bien que de nombreux faits entourant l’incident restent à ce jour peu clairs, ce qui a été mis en lumière est un manque flagrant de leadership de la part des responsables politiques au Congo et en Angola pour assurer la responsabilité et la réparation des préjudices causés.

Images satellites © Sentinel Vision.
Images satellites © Sentinel Vision.
 © GAERN & CENADEP

La catastrophe, selon les rapports officiels du gouvernement congolais, a tué 12 personnes, rendu malades des milliers de riverains, coupé des centaines de milliers de personnes de leur approvisionnement quotidien en eau et provoqué une mortalité massive parmi la vie aquatique et le bétail sur les berges. Selon une enquête récente (encore non publiée) menée par les ONG congolaises partenaires d’IPIS, GAERN et CENADEP, dans la province du Kasaï, 13 des 18 zones de santé ont été touchées par la pollution. Ces zones comprennent plus de 200 villages et près d’un million d’habitants. L’enquête des ONG a également révélé que plus de 80 % de la population riveraine des rivières affectées consomme de l’eau de rivière, alors que moins de 20 % s’approvisionne en eau potable dans les installations de la société des eaux REGIDESO.

La catastrophe, selon les rapports officiels du gouvernement congolais, a tué 12 personnes et rendu malades des milliers de riverains.

En plus de ces dommages immédiats, le manque d’accès à l’eau potable a détérioré les conditions générales de santé et d’hygiène dans les zones touchées, entraînant notamment une épidémie de typhoïde en octobre de l’année passée. En outre, la réduction des stocks de poissons a eu un impact négatif sur la sécurité alimentaire et l’activité économique de ces communautés tributaires du fleuve qui risque d’être ressenti pendant plusieurs années. Un an après l’événement, le dossier est encore plus trouble que l’eau de la rivière impactée, et les autorités congolaises et angolaises se murent dans le silence.

Catoca est la quatrième plus grande mine de diamants au monde, avec une production annuelle de 800 millions USD. Les principaux actionnaires de la Sociedade Mineira de Catoca (SMC) sont l’entreprise publique angolaise Endiama et Alrosa (41 %), la compagnie minière russe qui produit le plus grand volume de diamants au monde. Selon le Financial Times, le procureur général angolais aurait ajouté 18 % des actions au portefeuille de l’État angolais au dernier trimestre de 2021, portant son paquet total à 59 %. Ces actions appartenaient à Lev Leviev International, une filiale du groupe China Sonangol. Les actionnaires chinois contesteraient désormais cette décision devant la justice angolaise.

La communication déjà rare de la part des parties prenantes de l’entreprise s’est complètement éteinte après septembre 2021. Ce mois-là, la SMC a annoncé une expédition destinée à prélever des échantillons dans les rivières concernées dans le but de ‘prouver, à l’aide de données de laboratoire, qu’il n’y a pas de métaux lourds dans les systèmes fluviaux’. Aucun résultat de test de cette expédition ‘scientifique’ n’a jamais été publié. Il en va de même pour les audits environnementaux annoncés et qui devaient également ‘reconfirmer qu’il n’y a pas eu de dommages environnementaux’. Pour résumer les résultats de ‘l’enquête’ du SMC, du sable et de l’argile se sont déversés dans l’eau à la suite d’une fuite dans un bassin de résidus. Pour le non-initié, cela ne semble pas poser de problème. Toutefois, la mention “sable et argile” ne dit rien sur la composition chimique de ces particules, mais seulement sur leur taille, et n’est donc guère pertinente dans ce cas.

Les tests scientifiques de la qualité de l’eau dans les rivières congolaises impactées, effectués par les autorités congolaises, ne sont pas non plus publiés. Toutefois, au cours d’une première phase de rhétorique politique musclée, la ministre congolaise de l’Environnement, Eve Bazaiba, a annoncé que les résultats préliminaires des tests effectués dans la rivière Kasaï montraient la présence de métaux lourds tels que le fer et le nickel. En outre, des scientifiques du Centre de Recherche en Ressources en Eau du Bassin du Congo (CRREBaC) de l’Université de Kinshasa ont fait des déclarations publiques sur une ‘catastrophe environnementale et humaine sans précédent’. Ils ont également lancé un appel public contenant une série de recommandations en août 2021 (voir l’encadré ci-dessous). Cependant, quelques mois plus tard, un responsable du centre a signalé qu’en raison d’un manque de fonds, il n’était pas en mesure d’organiser un suivi de la situation sur le terrain.

Un habitant et un administrateur du Kasaï détaillent l’impact de la pollution et ce qui a été fait pour atténuer les conséquences de la catastrophe.

Appel à des mesures urgentes par le Centre de Recherche en Ressources en Eau du Bassin du Congo de l’Université de Kinshasa (CRREBaC) le 13 août 2021 :

  • Assurer l’arrêt immédiat des rejets polluants dans les rivières à partir de la source en Angola ;
  • Établir un plan de mesures hydrodynamiques et d’échantillonnage de l’eau, des sédiments et de la biodiversité aquatique en amont et en aval de la station CRREBaC (…) afin de déterminer l’ampleur de la charge polluante ;
  • Mener dès que possible une campagne ciblée de collecte de données sur le terrain et d’analyse en laboratoire, sur la base du plan de mesure et d’échantillonnage hydrodynamique susmentionné ;
  • Évaluer l’impact socio-économique et environnemental de la pollution et proposer des mesures d’atténuation et de remédiation ;
  • Renforcer la capacité opérationnelle de la station de surveillance CRREBaC (…) ;
  • Mettre en œuvre un programme accéléré de formation des formateurs afin d’accroître les capacités techniques et opérationnelles des services impliqués dans la surveillance des risques de catastrophes liées à l’eau ;
  • Mettre en œuvre une stratégie de communication pour mieux informer les communautés riveraines à des fins de sensibilisation et de sécurité.

Le langage punitif du gouvernement congolais, qui exigeait une compensation conformément au principe “pollueur-payeur”, s’est également rapidement éteint. Les consultations annoncées au niveau gouvernemental avec l’Angola sont restées sans suite, et l’enquête à Catoca demandée par les Congolais n’a jamais été autorisée par les autorités angolaises. En attendant, l’interdiction gouvernementale de consommer l’eau des rivières Kasaï et Tshikapa – et leurs stocks de poissons – instituée en août 2021 reste en vigueur à ce jour. Le gouvernement congolais n’a pas non plus tenu sa promesse de construire trente nouveaux forages d’eau pour la population.

Les consultations annoncées au niveau gouvernemental avec l’Angola sont restées sans suite, et l’enquête à Catoca demandée par les Congolais n’a jamais été autorisée par les autorités angolaises.

Fin mars 2022, l’omerta a amené un député congolais à interpeller les ministres de l’Environnement et des Affaires Étrangères. Le député en question, Guy Mafuta est élu dans la circonscription de Tshikapa. La nature de ses questions parlementaires (voir encadré ci-dessous) montre que le Parlement et, par extension, les citoyens congolais sont laissés dans l’ignorance sur tous les aspects essentiels de la catastrophe environnementale. Or, jusqu’à aujourd’hui, aucune réponse ministérielle à l’une de ces questions cruciales n’a été publiquement formulée.

Questions parlementaires posées le 28 mars 2022 par le député Guy Mafuta aux ministres responsables du dossier de la pollution par l’Angola des rivières du Kasaï (traduction par IPIS) :

Au ministre de l’Environnement et du Développement Durable :

  • Le 09 août 2021, un communiqué officiel de votre ministère, faisant suite à celui du 02 août de la même année demandait à la population de s’abstenir de consommer les eaux des rivières Kasaï et Tshikapa suite à sa contamination. La situation a-t-elle évolué puisqu’il n’y a jamais eu de communiqué contraire ?
  • A ce jour, avez-vous évalué l’impact environnemental, humain et économique subi par notre pays ?
  • Disposez-vous de résultats fiables des analyses de l’eau et des sédiments ? Quand et dans quelles conditions ces échantillons ont-ils été prélevés ?
  • Avez-vous déjà identifié les victimes et évalué le degré de leurs afflictions ?
  • Qu’en est-il de l’aide du gouvernement? Dans quelle mesure a-t-elle été canalisée ? Quelles provinces et quelles zones ont été desservies ? Avez-vous un rapport sur la distribution de l’eau, sachant que la pollution a touché trois provinces de la République ?
  • C’est l’eau qui a été empoisonnée. Combien de puits d’eau avez-vous creusés pour sauver la population ?
  • Comment allez-vous appliquer le principe du pollueur-payeur ?
  • Au-delà des sanctions administratives, pourquoi ne pas emprunter la voie judiciaire pour sanctionner ces entreprises et indemniser les populations ?
  • Suite au procès initié par les 7.879 plaintes des victimes de cette pollution, quel peut être l’accompagnement du Gouvernement de la procédure d’exequatur ?

Au ministre des Affaires Étrangères :

  • A ce jour, avez-vous contacté les autorités angolaises sur cette question ?
  • Qu’en est-il de la commission mixte qui devait être mise en place par nos deux États ?
  • Auquel de nos deux pays revient la diligence ? Pourquoi donnons-nous l’impression d’être si faibles et mous face aux Angolais ?
  • Comment considérez-vous votre gestion diplomatique de cette catastrophe ? Le travail est-il terminé ? Si non, que reste-t-il à faire ?

En raison des nombreuses incertitudes concernant les risques sanitaires posés aux communautés vivant le long des rivières Thsikapa et Kasai, l’Unité de toxicologie et d’environnement de l’Université de Lubumbashi et le Département de santé publique et de soins primaires de l’Université catholique de Louvain, en Belgique, ont pris l’initiative de tester indépendamment la qualité de l’eau. Les résultats ont été présentés lors d’une conférence à Kinshasa en juin 2022. Ils ont révélé que l’eau était contaminée par du nickel, de l’uranium et d’autres métaux, bien que la cause exacte de la mortalité des poissons, des décès et des maladies parmi les résidents n’ait pu être déterminée.

Étant donné la complexité du réseau fluvial, les longues distances à parcourir et les diverses activités minières (diamantaires) et autres activités économiques le long de ces cours d’eau, la difficulté de relier les polluants à une source unique et spécifique ne fait qu’augmenter avec le temps. Là encore, la négligence coupable du gouvernement porte atteinte aux droits et aux intérêts de la population. De tels tests auraient dû être effectués et publiés juste après l’incident, y compris une analyse comparative entre les résultats obtenus dans le bassin de résidus, dans les cours d’eau autour de la mine en Angola et plus en aval en RDC.

En mars 2022, un recours collectif a été déposé devant le tribunal de district de Tshikapa par une équipe d’avocats coordonnée par le parlementaire Guy Mafuta, représentant près de 8 000 personnes lésées de la région. Plusieurs organisations de la société civile se sont portées parties civiles dans cette affaire, qui réclame une indemnisation pour les dommages subis en raison de la pollution présumée des rivières Tshikapa et Kasaï par la société minière Catoca. Aucun représentant de la société angolaise n’a été signalé lors de la première audience. Il reste également à déterminer si un tribunal congolais une décision à une société angolaise, dont l’État angolais est par ailleurs devenu le principal actionnaire. Malgré son engagement récemment affiché en faveur de l’amélioration de la gouvernance, de la transparence et de la lutte contre la corruption dans le secteur du diamant, l’Angola n’a pas un bilan convaincant lorsqu’il s’agit de protéger les droits des communautés affectées par l’extraction de diamants. Alors que les restrictions de l’espace civique rendent difficile pour la société civile de surveiller ce secteur d’intérêt national stratégique, des activistes parviennent régulièrement à documenter les abus, la violence et la torture des habitants par les forces de sécurité publiques et privées dans les zones d’extraction de diamants en Angola. En 2018, l’Angola n’a d’ailleurs pas reculé devant les violations des droits humains lors de l’expulsion de réfugiés et migrants congolais dans la zone frontalière riche en diamants où la pollution a eu lieu.

En bref, la seule réponse que les centaines de milliers de Congolais touchés par la pollution de la mine de Catoca ont ressentie à ce jour est l’interdiction toujours en vigueur de consommer l’eau et le poisson des rivières Tshikapa et Kasaï. L’inaction des autorités congolaises et leur incapacité à fournir de l’eau potable et des mesures de secours font de la population kasaïenne une double victime. Pendant ce temps, le monde a oublié une autre crise dans une région éloignée et appauvrie du Congo. Toutefois, cela n’est pas dû au fait que la question est résolue, mais à l’absence totale d’efforts pour trouver une solution. Il est peu probable que le gouvernement angolais et la Sociedade Mineira de Catoca assument une quelconque responsabilité envers les victimes congolaises, tandis que le gouvernement congolais fait preuve d’une négligence coupable. En conséquence, tous les espoirs reposent désormais sur la société civile, les universitaires et les juristes, qui doivent continuer à faire pression pour obtenir des comptes, des réparations et la prévention de nouveaux préjudices.

Lectures complémentaires 

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