La transhumance, ou la migration saisonnière du bétail par les éleveurs pastoraux, est une stratégie de subsistance majeure dans tout le Sahel et en Afrique de l’Ouest, où elle assure les revenus, la sécurité alimentaire et le réseau socio-économique de millions de personnes, en particulier dans les zones rurales. Les déplacements des éleveurs et de leur bétail sont dictés par la disponibilité saisonnière de l’eau et des pâturages dans les différents écosystèmes et climats d’Afrique de l’Ouest. À la recherche de ces ressources, les éleveurs déplacent leurs troupeaux vers des lieux plus propices, tant à l’intérieur qu’au-delà des frontières nationales. Au Sahel et en Afrique de l’Ouest, les migrations de bétail se déroulaient autrefois de manière assez prévisible, le long de routes bien établies et dédiées (les couloirs de transhumance), et reposaient sur des accords traditionnels et des échanges mutuellement bénéfiques entre les éleveurs pastoraux et les communautés sédentaires situées le long des itinéraires des éleveurs. Cependant, des dynamiques régionales telles que le changement climatique, la marginalisation persistante du pastoralisme et des éleveurs (souvent de l’ethnie peule) au profit de l’agriculture, ainsi que l’insécurité croissante provoquée par les groupes armés djihadistes affectent de plus en plus les pratiques pastorales et la nature de la transhumance.
D’une part, l’insécurité croissante a poussé les éleveurs à adopter une transhumance plus solitaire, plus courte et plus imprévisible, au cours de laquelle ils évitent souvent les couloirs traditionnels ou les séjours prolongés par crainte d’attaques de groupes armés ou d’affrontements violents avec les communautés locales. Ces derniers résultent souvent de tensions non résolues liées aux dégâts causés ou à la compétition pour l’accès aux ressources naturelles, essentielles tant pour les éleveurs que pour les agriculteurs. De plus, en raison des menaces croissantes sur leur sécurité nationale, les gouvernements des pays d’Afrique de l’Ouest ont imposé de nouvelles restrictions à la mobilité des éleveurs. Ceci est particulièrement le cas dans les pays côtiers tels que la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin, qui accueillent traditionnellement un grand nombre d’éleveurs sahéliens et leurs troupeaux. Depuis 2019, ces pays sont progressivement touchés par la propagation de la violence djihadiste du Sahel sur leurs territoires. Les groupes armés djihadistes semblent particulièrement efficaces pour recruter dans des contextes ruraux et marginalisés tels que les communautés pastorales, où ils parviennent à offrir une alternative attrayante pour répondre aux griefs économiques et politiques laissés sans réponse par l’État. Afin d’endiguer la propagation des groupes armés djihadistes (et leur présence redoutée parmi les éleveurs transhumants) et de brider l’escalade des conflits sociaux causée par la recrudescence de conflits de plus en plus violents entre éleveurs et agriculteurs, plusieurs pays côtiers ont mis en place des mesures visant à limiter le passage des transhumants (étrangers) sur leur territoire.

Le Bénin a mis en place certaines des mesures les plus restrictives de la région, interdisant toute transhumance transfrontalière et réduisant considérablement la plupart des déplacements de bétail sur son territoire depuis 2019. Ces mesures s’inscrivent dans le cadre de l’ambition plus large du gouvernement de réformer en profondeur son secteur de l’élevage et de passer à un système d’élevage plus moderne et sédentaire. Le projet de sédentarisation béninois est à la fois un projet économique et un projet de gestion des conflits, ciblant la mobilité du bétail en tant que facteur de conflit entre agriculteurs et éleveurs pouvant contribuer à la fragmentation sociale, à la violence politique et à une potentielle propagation de l’extrémisme. Une gestion différente des ressources agro-pastorales est donc considérée comme essentielle pour réduire de manière efficace les conflits locaux récurrents, pour restaurer la cohésion sociale au sein des communautés et, à terme, rétablir la paix et la sécurité.
Si le projet de sédentarisation du bétail au Bénin constitue un nouvel outil de consolidation de la paix pour le pays, il marque également une rupture radicale avec les traditions régionales et les pratiques coutumières courantes qui ont une valeur socioculturelle et qui peuvent contribuer de manière significative à la paix et à la stabilité régionales. Ce briefing offre une réflexion sur le potentiel de la politique de sédentarisation du Bénin pour endiguer les conflits et l’insécurité, en évaluant son impact sur les (agro-)éleveurs et les agriculteurs vivant dans le département du Borgou, au nord du Bénin.
La politique de sédentarisation du bétail au Bénin
Depuis 2019, plusieurs décisions politico-administratives ont été adoptées au Bénin afin de transformer les pratiques du secteur de l’élevage et le rendre plus moderne et sédentaire. Cela est censé améliorer la productivité du bétail et les retombées économiques, tout en réduisant les conflits locaux liés à la mobilité du bétail. La transhumance nationale a ainsi été strictement réglementée et en grande partie interdite, au profit de la création de zones pastorales dédiées où les agro-pasteurs peuvent avoir accès à l’eau, aux pâturages et aux terres pour la production fourragère, l’agriculture à petite échelle et le logement. Outre les infrastructures pastorales (couloirs de passage pour les animaux, centres de vaccination, points d’eau, zones de pâturage, etc.), les espaces pastoraux rendront également les infrastructures sociales (écoles, hôpitaux, marchés, etc.) plus disponibles et accessibles aux communautés pastorales.
Pour y parvenir, le gouvernement prévoit de réserver 933 km² de terres en tant que zones pastorales, soit environ 10 km² dans chaque commune. L’emplacement de ces zones est déterminé localement de manière participative, en associant à la fois les acteurs gouvernementaux et communautaires. Dans le cadre du projet, les éleveurs se verront délivrer des titres fonciers afin de garantir leurs droits sur ces terres. Afin d’assurer le bon déroulement de la mise en œuvre locale, de promouvoir la cohésion sociale et de résoudre tout conflit émergent, des comités multi-acteurs de concertation locaux accompagnent le processus de sédentarisation.
Expériences vécues par les (agro-)éleveurs et les agriculteurs du Borgou
En 2024 et 2025, IPIS a échangé avec des éleveurs, des représentants d’organisations agro-pastorales, des agriculteurs et des représentants d’organisations agricoles des communes de Tchaourou, Parakou et N’Dali dans le département du Borgou au Bénin, sur leurs expériences concernant les impacts du projet de sédentarisation à ce jour.
Les éleveurs et les agriculteurs à qui nous avons parlé s’accordaient à dire que les restrictions imposées à la mobilité du bétail avaient sensiblement réduit les conflits entre agriculteurs et éleveurs dans leur région. Ces conflits découlent généralement de dégâts causés aux cultures et aux champs lorsque les éleveurs transhumants se déplacent avec leurs troupeaux à travers des zones de plus en plus occupées par l’agriculture, et qui restent non résolus. Selon les répondants, le nombre de transhumants étrangers qui traversent la région a considérablement diminué, et les troupeaux locaux se déplacent sur des distances beaucoup plus courtes (« petite transhumance ») et dans un contexte bien connu. Par conséquent, les conflits entre agriculteurs et éleveurs sont, selon eux, plus faciles à éviter, à désamorcer et à résoudre. Ceci a été très apprécié tant par les agriculteurs que par les (agro-)éleveurs. Lorsque des problèmes surviennent, des solutions à l’amiable sont généralement recherchées avant de faire intervenir les comités multi-acteurs nouvellement créés. Plusieurs éleveurs interrogés ont néanmoins estimé que ces comités faisaient preuve de partialité, infligeant des amendes importantes aux éleveurs sans enquête suffisante. Les agriculteurs d’autre part, étaient pour la plupart satisfaits de la manière dont les comités traitent les griefs et les conflits. Il convient de noter que la plupart des éleveurs et des agriculteurs à qui nous avons parlé ont convenu que les aspects positifs d’une diminution des conflits liés à la mobilité du bétail prévalaient sur certains des inconvénients évidents qu’ils associaient à la politique de sédentarisation.


Évolution des incidents violents dans le nord du Bénin (en haut) et dans le département du Borgou (en bas) (janvier 2020 – février 2026).
Plusieurs de ces inconvénients semblent liés à la manière dont le projet de sédentarisation est mis en œuvre plutôt qu’à la politique elle-même. Si de nombreux éleveurs reconnaissent les avantages d’un système plus sédentaire, les personnes interrogées ont déploré que la plupart des infrastructures nécessaires à la viabilité de la sédentarisation du bétail ne soient pas encore en place. En janvier 2025, cela comprenait des éléments essentiels tels que la garantie de l’accès aux points d’eau, aux zones de pâturage et aux couloirs de passage balisés. Si ces derniers faciliteraient des déplacements de troupeaux moins conflictuels, les premiers sont essentiels pour maintenir des troupeaux en bonne santé et, par conséquent, assurer les moyens de subsistance des éleveurs. L’accès à l’eau et au fourrage étant généralement perçu comme problématique, tous les éleveurs avec qui nous avons parlé pratiquaient encore une forme de transhumance. Ils ont souligné qu’il s’agissait d’une nécessité – pour répondre à des besoins en ressources que le modèle sédentaire ne pouvait actuellement pas satisfaire – plutôt que d’une volonté de s’accrocher à la transhumance en tant que pratique culturelle traditionnelle. Cependant, même avec une certaine mobilité des troupeaux, les éleveurs à qui nous avons parlé avaient des difficultés à accéder à des ressources suffisantes. En conséquence, la plupart ont vu la santé et la taille de leurs troupeaux – et donc leur bien-être économique – diminuer depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pastoral et son ambition de sédentarisation. Pour de nombreux éleveurs de notre étude, il s’agit là de l’impact le plus concret des réformes à ce jour. Les pratiques pastorales traditionnelles étant déjà largement restreintes alors que les progrès semblent insuffisants dans la mise en œuvre des alternatives, beaucoup ont indiqué se sentir coincés dans un projet qui a besoin de plus de soutien pour progresser et leur être bénéfique.
À l’origine des nombreuses difficultés rencontrées par les éleveurs – et, en fin de compte, du projet de sédentarisation du bétail lui-même – se trouve la question de la sécurité de l’accès au foncier. La sédentarisation du bétail nécessite des terres disponibles en quantité suffisante pour soutenir ce modèle de production et son utilisation plus intensive des sols. De plus, elle exige que les agro-pasteurs bénéficient de droits fonciers garantis. Cependant, depuis des décennies, la superficie des terres consacrées à l’agriculture au Bénin n’a cessé d’augmenter et a plus que doublé depuis les années 1990. Les agriculteurs avec qui nous avons parlé ont souligné la nécessité de disposer de terres agricoles encore plus larges, afin de répondre à la croissance démographique et de contribuer à relever les défis croissants de l’appauvrissement des sols et du changement climatique qui affectent les rendements agricoles et, par conséquent, leur stabilité économique. En conséquence, les agriculteurs semblent plus protecteurs de leurs terres (bloquant ainsi, par exemple, les couloirs de transhumance et l’accès aux points d’eau) et plus actifs dans la revendication de terres qu’ils considèrent comme les leurs, souvent au détriment des éleveurs. Alors que le système foncier encore en vigueur dans de nombreuses zones rurales du Bénin reste globalement informel et non documenté, son caractère coutumier permet une discrimination à l’encontre des éleveurs (peuls). Leur lignée étant considérée comme étrangère, leurs droits fonciers sont donc souvent contestés, bien qu’ils soient installés dans de nombreuses régions du nord du Bénin depuis des décennies. L’absence généralisée de titres fonciers chez les agro-pasteurs, et l’insécurité foncière qui en découle, constituent l’un des principaux obstacles auxquels leur communauté est actuellement confrontée, selon les répondants de cette étude. À cet égard, le projet de sédentarisation n’a pas encore eu d’impact notable. Par conséquent, les terres actuellement disponibles, accessibles et garanties pour les activités pastorales semblent plutôt limitées. Cette observation conduit plusieurs éleveurs à se demander d’où proviendraient les terres destinées à la sédentarisation. Comme l’a fait remarquer l’une des personnes interviewées :
« Il n’y a plus de terres libres au Bénin. Qui sera contraint de céder des terres pour nous ? »
Les questions relatives à la manière dont les zones de pâturage seront préservées sont pertinentes. D’autres études ont fait état de problèmes liés à l’acquisition des terrains destinés au projet dans le Borgou, ainsi que d’un manque de soutien à la construction d’infrastructures pastorales de la part des communautés. Les désaccords fonciers sont notamment devenus plus fréquents et les conflits liés au foncier sont globalement en augmentation, selon les agriculteurs et les éleveurs avec qui nous avons échangé en 2025. Ils ont notamment fait état de tensions concernant les couloirs de passage, l’accès aux points d’eau et la propriété foncière.



La gestion des conflits par la sédentarisation ?
Jusqu’à présent, la politique de sédentarisation du Bénin – et plus particulièrement son interdiction de la plupart des pratiques de transhumance – semble prometteuse pour atteindre son objectif de réduction des conflits entre agriculteurs et éleveurs causés par la mobilité du bétail. Nos recherches suggèrent que cette avancée a effectivement un impact positif sur les relations entre éleveurs et agriculteurs et sous-tend une grande partie du soutien communautaire au projet, y compris parmi les agro-pasteurs. Cependant, la lenteur de la mise en œuvre de plusieurs de ses autres volets – et, surtout, le manque de soutien perçu pour sécuriser les zones et les infrastructures pastorales – risque de compromettre ce soutien. De plus, cela risque d’entretenir et d’exacerber les conflits communautaires liés au foncier, qui constitue un bien essentiel et de plus en plus disputé.
S’ils ne sont pas gérés de manière adéquate, les conflits fonciers risquent d’éroder davantage la cohésion sociale des communautés et d’accroître à nouveau le risque de violence, de récupération par des groupes extrémistes et d’insécurité générale. Par conséquent, pour être efficace en tant qu’outil de consolidation de la paix, le projet de sédentarisation devra s’attaquer à l’insécurité foncière et aux inégalités en matière de régime foncier au Bénin, non seulement en tant que problème administratif, mais aussi comme une occasion de négocier et de légitimer les droits des différentes parties prenantes de manière participative, inclusive et sensible aux conflits. Plusieurs initiatives visant à améliorer la cohésion sociale entre éleveurs et agriculteurs sont actuellement en place dans le nord du Bénin et reposent notamment sur le dialogue, la gestion consensuelle des ressources agro-pastorales et le développement communautaire. Il semble essentiel que celles-ci puissent également traiter de manière optimale les questions complexes liées au foncier.
Enfin, l’interdiction de la transhumance transfrontalière (prévue dans la politique de sédentarisation du Bénin) a également des conséquences très concrètes pour les éleveurs sahéliens. Il convient donc de réexaminer les options de coopération régionale afin de s’attaquer aux multiples facteurs à l’origine des crises politiques, sociales, économiques et sécuritaires globales auxquelles sont confrontés les éleveurs de la région, y compris sous l’angle de la gestion des conflits et de la sécurité régionales.
Lectures complémentaires



